Lot 20
2 000 - 3 000 €
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Résultat: 8 000 €

ARTAUD (Antonin)

Manuscrit autographe, signé en plusieurs endroits dans le texte, de la conclusion de Pour en finir avec le jugement de Dieu. 9 pp. dans un cahier à feuillets réglés in-4, couverture de papier détachée.
UN «MODÈLE EN RÉDUCTION» DE SON «THÉÂTRE DE LA CRUAUTÉ». Dernière production d'Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de Dieu représente l'aboutissement de ses recherches théâtrales prises au sens large, comme moyen de concourir poétiquement à la libération de l'Homme par une insurrection de tout l'être contre les nécessités de son animalité et contre «l'arbitraire social, politique et ecclésiastique (religieux)».
UNE OEUVRE RADIOPHONIQUE INTERDITE DE DIFFUSION PENDANT VINGT-CINQ ANS. Nommé directeur des émissions dramatiques et littéraires de la Radiodiffusion française en août 1947, Fernand Pouey, également écrivain et peintre, invitait des auteurs à venir dire leurs textes dans l'émission La Voix des poètes: on put y entendre
Aragon, Éluard, Genet ou Sartre. Sollicité, Antonin Artaud conçut une pièce radiophonique complète en octobre-novembre 1947, pour laquelle il remania un texte de 1936 («Tutuguri») et écrivit de nouvelles compositions. L'enregistrement se déroula sur plusieurs jours à la fin de novembre 1947 et le montage fut réalisé en décembre: Pour en finir avec le jugement de Dieu comprit ainsi une introduction et une conclusion lue par Artaud, trois tirades lues par Maria Casarès («Tutuguri»), Paule Thévenin («La question se pose de...») et Roger Blin («La recherche de la fécalité»), sur fond de tissu sonore composé à partir de bruitages et «glossolalies» d'Artaud et Roger Blin. Une quatrième tirade, intitulée «Le Théâtre de la cruauté», ne fut pas enregistrée, faute de temps.
Programmée pour le 2 février 1948, l'émission fut déprogrammée le 1er février par le directeur général de la Radiodiffusion française, Wladimir Porché, et ce retrait fut maintenu malgré le soutien apporté par une quarantaine de personnalités réunies par Fernand Pouey le 5 février, parmi lesquelles René Clair, Louis
Jouvet, Jean Paulhan ou Raymond Queneau - René Char, absent, s'y associa par écrit. Fernand Pouey remit alors sa démission.
Pour en finir avec le jugement de Dieu fut néanmoins donnée en audition privée le 23 février 1948, à la demande d'Artaud qui, atteint du cancer, mourut le 4 mars 1948. Publiée le 30 avril 1948 chez Alain Gheerbrant (K éditeur, le présent passage occupant les pp. 35-40), cette pièce radiophonique ne finirait par être diffusée qu'en mars 1973.
UNE VERSION PRÉSENTANT DES VARIANTES avec le texte définitif publié chez K éditeur.
«... et à quoi vous a servi, monsieur Artaud cette Radio-Diffusion?
En principe pour dénoncer un certain nombre de saletés sociales officiellement consacrées et reconnues.
1° cette émission du sperme infantile donné bénévolement par des enfants en vue d'une fécondation artificielle de foetus encore à naître et qui verront le jour dans un siècle ou plus, 2° pour dénoncer chez ce même peuple américain qui occupe toute la surface de l'ancien continent indien une résurrection de l'impérialisme guerrier de l'antique Amérique qui fit que le peuple indien d'avant Colomb fut abjecté par toute la précédente humanité.
3° Vous énoncez là, monsieur Artaud, des choses bien bizarres.
4° Oui, je dis une chose bizarre, c'est que les Indiens d'avant Colomb étaient, contrairement à tout ce qu'on a pu croire, un peuple étrangement civilisé et qu'ils avaient justement connu un [«genre» biffé] forme de civilisation basé sur le principe exclusif de la cruauté.
5° Et savez-vous ce que c'est au juste que la cruauté? 6° Comme ça, non, je ne le sais pas.
7° La cruauté, c'est extirper par le sang et jusqu'au sang Dieu, le hasard bestial de l'animalité inconsciente humaine partout où on peut le rencontrer.
8° L'homme, quand on ne le tient pas, est un animal érotique, il a en lui un tremblement inspiré, une espèce de pulsation productrice de bêtes sans nombre qui sont la forme que les anciens peuples terrestres attribuaient universellement à Dieu. Cela faisait ce qu'on appelle un esprit, or cet esprit venu des Indiens d'Amérique ressort un peu partout aujourd'hui sous des allures scientifiques qui ne font qu'en accuser l'emprise infectieuse morbide, l'état accusé de vice, mais d'un vice qui pullule de maladies parce que riez tant que vous voudrez, mais ce qu'on a appelé des microbes, c'est
Dieu, et savez-vous avec quoi les Américains et les Russes font leurs atomes? Ils les font avec les microbes de Dieu.
- Vous délirez, monsieur Artaud, vous êtes fou.
- Je ne délire pas. Je ne suis pas fou. Je vous dis qu'on a réinventé les microbes afin d'imposer une nouvelle idée de Dieu. On a trouvé un nouveau moyen de faire ressortir Dieu et de le prendre sur le fait de sa nocivité microbienne.
C'est de le clouer au coeur, là où les hommes l'aiment le mieux, sous la forme de la sexualité maladive, dans cette sinistre apparence de cruauté morbide qu'il revêt aux heures où il lui plaît de tétaniser et d'affoler comme présentement l'humanité. Il utilise l'esprit de pureté d'une conscience demeurée candide comme la mienne pour l'asphyxier de toutes les fausses apparences qu'il répand universellement dans les espaces, et c'est ainsi qu'Artaud le momo peut prendre figure d'halluciné.
- Que voulez-vous dire, mr Artaud?
- Je veux dire que j'ai trouvé le moyen d'en finir une fois pour toutes avec ce singe et que si personne ne croit plus en Dieu, tout le monde croit de plus en plus dans l'homme, or c'est l'homme qu'il faut maintenant se décider à émasculer.
- Comment cela? De quelque côté qu'on vous prenne, vous êtes fou, mais fou à lier.
- En le faisant passer une fois de plus, mais la dernière, sur la table d'autopsie pour lui refaire son anatomie. L'homme est malade parce qu'il est mal construit. Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement, Dieu, et avec Dieu ses organes, car liez-moi si vous le voulez, mais il n'y a rien de plus inutile qu'un organe. Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes, alors vous l'aurez délivré de tous ses automatismes et rendu sa véritable liberté. Alors vous lui réapprendrez à danser à l'envers comme dans le délire des bals musette et cet envers sera son véritable endroit...»
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